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Juin 2026
KAR I N E
TU I L
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   « Difficile de choisir le texte qui a “changé ma vie”. Selon les périodes, certains récits ont eu sur moi plus ou moins d'influence. Quand j’ai perdu mon père, par exemple, c’était Albertine disparue de Marcel Proust. Après une rupture, Fragments d'un discours amoureux de Roland Barthes. Par la puissance de ce qu’ils évoquent et disent de la société, les livres ont le pouvoir de transformer notre état intérieur. J’en sais quelque chose. Mais c’est finalement La Tache, de Philip Roth, qui s’est hissé au-dessus de la mêlée. Ce livre est parfait.
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La Tache de Philip Roth, publié en 2000 dans sa version originale (The Human Stain), paru en français en 2002 aux éditions Gallimard. 442 pages.
  Parfait d’un point de vue littéraire, d’abord. Et puis, parfait pour ce qu’il dit des relations humaines. J’avais déjà lu quelques livres de cet auteur et avais eu le sentiment qu’il écrivait pour moi. C’est rare de se dire “ça me concerne” en lisant un texte. Je me trouvais face à un très grand degré d’intelligence humaine et de puissance littéraire.
 
   Ce qui m’intéresse, chez un écrivain, c’est son style, mais aussi les émotions qu’il est capable de restituer. Quelque chose que Philip Roth arrive à faire avec une acuité et une finesse inégalées.
Je l’ai lu à sa sortie, en 2000. Puis à nouveau en 2002. Je l’ai lu plusieurs fois.
  Je suis née en 1972. J’avais 30 ans lorsque La Tache a été traduit en français. Si j’ai été aussi touchée, c’est parce que je vivais un moment très important de ma carrière littéraire. J’étais publiée depuis deux ans.
   C’est grâce aux romans de Philip Roth que je me suis rendu compte que les possibilités d’exploration offertes par les livres étaient infinies. Les siens sont des chefs-d'œuvre de complexité littéraire et humaine.
« L’été où Coleman me mit dans la confidence fut celui où, hasard opportun, on éventa le secret de Bill Clinton jusque dans ses moindres détails mortifiants, plus vrais que nature, l’effet-vérité et la mortification dus l’un comme l’autre à l’âpre précision des faits. Une saison pareille, on n’en avait pas eu depuis la découverte fortuite des photos de Miss Amérique dans un vieux numéro de Penthouse. »
Extrait de La Tache de Philip Roth, publié en 2000 dans sa version originale (The Human Stain), paru en français en 2002 aux éditions Gallimard. 442 pages.
   À chaque fois que je relis La Tache, je replonge dans ce déterminisme, cette imposture, ce défi de refuser l'assignation identitaire. Il y a de telles nuances dans ce livre, comme un tableau où l’on découvre petit à petit tous les plans. Je l’ai offert, je l’ai conseillé, je le cite tout le temps. 
En tant qu’écrivain, on a des dettes. Moi, j’ai une dette envers Roth.
   Dans une société binaire, où l’on accepte peu le contraste et la nuance, j’ai évolué intellectuellement par la lecture des livres de Philip Roth. Je ne l’ai jamais rencontré, mais c’est tant mieux. Il paraît que c’était un homme qui pouvait être dur, pas forcément aimable. Et puis, pourquoi rencontrer les auteurs qu’on admire ? Leur réalité vit dans leur livre, pas forcément en eux. 
   La Tache raconte l’histoire d’un homme accusé de racisme et qui voit sa carrière s’effondrer après avoir utilisé à mauvais escient un mot à double sens [NDRL : le mot “spooks” en anglais ; “zombies” en français]. C’est actuel, comme sujet : l’idée qu’un mot ou qu’un geste puisse être interprété — et que nous n’ayons pas droit à l’erreur. Moi, je crois qu’en refusant d’accepter cette dualité de l’Humain, on va droit vers une société terrifiante, totalitaire. L’idée que dans une vie, il n’est pas possible de trébucher ou de faillir n’est pas compatible avec la nature humaine.
« La classe comptait quatorze étudiants. Les premiers cours, il avait fait l’appel pour retenir leurs noms. Comme au bout de cinq semaines il y avait encore deux noms qui demeuraient sans écho, Coleman avait ouvert le cours de la sixième en demandant : “Est-ce que quelqu’un connaît ces gens ? Ils existent vraiment, ou bien ce sont des zombies ?” »
Extrait de La Tache de Philip Roth, publié en 2000 dans sa version originale (The Human Stain), paru en français en 2002 aux éditions Gallimard. 442 pages.
   Ce qui m’a aussi beaucoup marquée dans ce roman et que j’ai trouvé fascinant, c’est qu’il déjoue les clichés et confronte les univers. Il y a notamment cette histoire d’amour entre un doyen d’université et une jeune femme marginalisée. Une relation décrite avec énormément de subtilité.
   Et puis, il y a aussi les personnages secondaires. Ils sont prodigieux, dépeints avec tant d’intelligence ! Philip Roth parvient à faire naître en nous une empathie totale pour ses personnages. C’est quelque chose qui m'a beaucoup influencée dans ma pratique. Avant d’être écrivain, Philip Roth est un lecteur. Ses livres sont le fruit de ses lectures. Ça se voit.
   Je repense souvent au personnage magnifique de Faunia, une femme de ménage. Abimée, illettrée, elle a tout perdu et se retrouve mêlée à un scandale en entretenant une relation extrêmement charnelle et érotique avec le doyen d’université. Philip Roth ne supporte pas la morale et vient dénoncer l’hypocrisie sociale. Il introduit notamment le livre en évoquant l’affaire Bill Clinton et à quel point cette fixette sur la liaison entre le président et une stagiaire était ridicule. Une folie morale. Une contrition forcée. Des conséquences politiques. Il préfère montrer que l’humain évolue dans les nuances de gris.
   Le personnage de Faunia le montre bien. Son ex-mari est un vétéran du Vietnam : violent, jaloux, persécuteur et à la fois extrêmement touchant. Sur le moment, ça m'a marquée. J’ai entendu des témoignages d’accusés qui avaient eu des enfances fracassées. Alors bien sûr, rien ne justifie leurs actes, mais le passé apporte un éclairage sur ce qu’ils deviennent. On ne peut pas faire abstraction d’une partie de sa vie. 
Philip Roth s’intéresse aux gens fracassés. Au moment où ils chutent. Moi aussi.
   Après Pastorale américaine et J'ai épousé un communisteLa Tache complète la trilogie de Philip Roth sur l'identité des individus dans les grands bouleversements de l'Amérique de l'après-guerre. Et vous m’avez donné envie de le relire encore. »
— Karine Tuil
 
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Portrait de Karine Tuil  : Francesca Mantovani DR/Gallimard.
 
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