Billet littéraire no 134
Anne Michaels
Étreintes, Traductions de l’anglais par Dominique Fortier, Éditions Alto, Québec, 2023, 199 p.
Chaque fois que le nom de Dominique Fortier apparaît sur la couverture d’un livre, je prends le temps de le lire. Son écriture ciselée et poétique me séduit à chaque fois. Elle travaille beaucoup comme traductrice aussi. Ce livre de Anne Michaels est un vrai bijou littéraire que Dominique s’est appliqué à polir et rendre encore plus magnifique dans la traduction.
Un roman exceptionnel et difficile à décrire. Sur le rabat de la couverture, je retiens cette phrase: “Dans cette fresque d’une sourde beauté où l’on croise Marie Curie et les pionniers de la photographie, la grande Anne Michaels entrelace les rêves et les exils sur cette mince ligne qui sépare la mémoire de l’oubli, les morts des vivants. D’une plume incandescente, elle explore la persistance du désir et met au jour les secrets de la lumière et les chambres noires du coeur”.
Vraiment, je ne saurais raconter ce livre sauf que son lyrisme nous soulève par sa beauté. Parfois on se demande si le narrateur ou la narratrice est mort ou vivant. Les dialogues sont comme des rencontres entre des gens hors du réel. Toutefois, leurs quêtes semblent très concrètes. L’autrice alterne entre les descriptions de la rencontre de Helena et John et le monologue de John, gisant dans les tranchées, blessé de la Seconde Guerre mondiale. Deux paragraphes se suivent:
“Le coton mince de la pâle chemise de nuit d’Helena, rendue translucide par l’usure du sommeil: l’ombre légère de ses jambes nues.
Le jeune soldat, à deux pas de distance, pas plus, continuait de le regarder sans un mot”.
Comme vous voyez, les paragraphes sont courts ou longs. John parle de sa vie de photographe, de sa compagne, Helena, qui peint des fresques servant de décors pour les portraits. Le récit de leur vie se poursuit et puis un nouveau chapitre commence. Des retours en arrière dans la vie des personnages mais aussi dans l’histoire et les lieux. On retrouve Helena en 1964, en1984, en 1910. De nouveaux personnages s’ajoutent , d’autres disparaissent, les allers retours dans le temps se multiplient à travers la descendance de John et Helena, leurs rêves et leurs espoirs.
Il y a douze chapitres et chacun est complet, entier et pourrait presque suffire. Pourtant à la lecture de ces parties, le lien se fait entre elles. Mon chapitre préféré est le huitième. Une veuve rencontre un photographe dans la forêt. Elle se sent attirée par lui. Il la fascine par son travail qu’il explique si bien. Au cours de cette conversation, une intimité incroyable se développe. Toute la discussion porte sur la lumière, la photographie, l’évolution du paysage, les changements de vie.
Les descriptions sont justes et belles, à la fin, la fatigue et le froid les endort doucement au milieu de la forêt. La veuve se réveille, le photographe est parti. Il lui a fait cadeau d’une photographie. Elle se remet en marche vers sa maison en songeant à leur longue discussion. “Lentement, passant de chien à loup, le paysage entier changea, comme de l’intérieur, une chose qui ressemblait à une compréhension à une expression sur un visage…Elle n’aimait aucune lumière autant que le crépuscule d’hiver… p. 149
… tout ce qui est vivant répond à la chimie de la lumière.. Dans une longue exposition, les étoiles fixes laissent la trace de leur sillage. p. 150
Ce roman, je le vois comme plusieurs descriptions d’étreintes, de relations entre les humains et leur faire se sentir plus vivants et connectés à la nature. Un livre magnifique racontant plusieurs histoires emmêlées, remplis de poésie, de rêve, et le plus beau c'est qu’on pourrait le relire plusieurs fois avec autant de plaisir. En voilà un bel investissement.
Bonne lecture! Johanne Berger